La Citerne Basilique : Un palais souterrain de secrets

Sous le cœur vibrant d’Istanbul, loin des dômes et minarets illuminés par le soleil, se cache un monde souterrain silencieux d’une beauté stupéfiante et empreint de mystères antiques. La Citerne Basilique, connue en turc sous le nom de Yerebatan Sarnıcı ou « Palais englouti », n’est pas un simple réservoir d’eau ; c’est un témoignage époustouflant du génie byzantin et un réceptacle de légendes qui captivent les voyageurs depuis des siècles. Cette vaste chambre souterraine, avec sa forêt de colonnes de marbre et ses énigmatiques gardiens de pierre, offre un voyage au cœur du passé riche et complexe de Constantinople.

Cet article vous guidera à travers les salles résonnantes de la Citerne Basilique, explorant sa grande histoire, ses merveilles architecturales uniques et les mystères persistants qui continuent de fasciner historiens et visiteurs. De sa construction par des milliers d’esclaves à son rôle de premier plan au cinéma, nous dévoilerons l’histoire de ce monument inoubliable.

Un projet grandiose : La naissance du palais englouti

L’histoire de la Citerne Basilique commence au VIe siècle, sous le règne illustre de l’empereur byzantin Justinien Ier. Suite aux émeutes dévastatrices de Nika en 532, qui ravagèrent une grande partie de Constantinople, Justinien entreprit un ambitieux programme de reconstruction. La citerne constituait un élément essentiel de ce projet, conçue pour assurer un approvisionnement en eau fiable au Grand Palais de Constantinople et aux édifices environnants situés sur la colline de la Première Ville.

Son nom provient de la Stoa Basilica, une vaste place publique surmontée d’une grande basilique qui fut détruite par un incendie en 476 ap. J.-C. La construction de la citerne fut un exploit d’ingénierie monumental. Les textes historiques suggèrent que près de 7 000 esclaves travaillèrent à la création de cette merveille souterraine.

  • Dimensions considérables : La citerne mesure environ 140 mètres de long et 70 mètres de large.
  • Capacité immense : Elle couvre une superficie de près de 10 000 mètres carrés et pouvait contenir un volume impressionnant de 80 000 mètres cubes d’eau.
  • Source d’eau : L’eau était acheminée depuis la forêt de Belgrade, située à environ 19 kilomètres au nord de la ville, grâce à un système complexe d’aqueducs, dont l’aqueduc de Valens, datant du IVe siècle.

Pendant des siècles, cette magnifique structure a rempli sa fonction, fournissant l’eau vitale au cœur de l’Empire byzantin. Après la conquête ottomane de 1453, elle a continué d’alimenter en eau le palais de Topkapi. Cependant, les Ottomans préférant l’eau courante, la citerne tomba peu à peu en désuétude et fut finalement presque totalement oubliée par les autorités de la ville. Ce n’est qu’en 1545 qu’elle fut redécouverte par l’érudit français Petrus Gyllius, qui remarqua que les habitants puisaient de l’eau et pêchaient même à travers des trous percés dans le sol de leurs caves.

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En savoir plus sur la Citerne Basilique

Une forêt souterraine : l’architecture de la Citerne

Pénétrer dans la Citerne Basilique, c’est comme entrer dans un autre monde. Un escalier de 52 marches descend dans une caverne fraîche et faiblement éclairée, où l’air est imprégné du parfum de la pierre humide et où le clapotis de l’eau résonne dans l’immensité du lieu. L’élément le plus saisissant est l’immense forêt de colonnes qui semble s’étendre à l’infini.

Le plafond de la citerne est soutenu par 336 colonnes de marbre, chacune culminant à 9 mètres de hauteur. Disposées en 12 rangées de 28, espacées d’environ 5 mètres, ces colonnes créent un effet de symétrie et de grandeur fascinant.

Ces colonnes constituent un exemple remarquable de pragmatisme et de savoir-faire byzantins. Elles n’ont pas été réalisées sur mesure pour la citerne, mais récupérées sur divers édifices et temples plus anciens de l’empire – une pratique courante à l’époque. Ce recyclage de matériaux a permis de créer une fascinante variété de styles de colonnes :

  • Styles ionique et corinthien : La plupart des colonnes présentent des chapiteaux ornés, dans les styles ionique élégant et corinthien complexe.
  • Style dorique : Quelques colonnes, plus simples, illustrent le style dorique épuré.
  • Colonnes uniques : Certaines colonnes se distinguent par des sculptures et des formes uniques, témoignant de leurs origines diverses et des histoires qu’elles racontent, issues de temples païens oubliés et de monuments romains.

Cette collection éclectique de colonnes soutient non seulement…Outre sa structure physique, la citerne basilique offre une profondeur historique remarquable, transformant une promenade sur ses plateformes surélevées en un voyage à travers différentes époques du monde antique.

L’Énigme de Méduse : Gardiennes des Profondeurs

À l’extrémité nord-ouest de la citerne, deux colonnes se distinguent par leurs bases, constituées d’énormes blocs finement sculptés représentant la tête de Méduse. Ces têtes de Méduse sont sans conteste l’élément le plus célèbre et le plus mystérieux de la Citerne Basilique, plongeant les visiteurs dans l’univers de la mythologie grecque.

Dans la mythologie, Méduse était l’une des trois Gorgones, une créature terrifiante aux cheveux de serpents dont le regard pouvait pétrifier. L’origine de ces deux têtes et la raison de leur emplacement précis restent un sujet de débat parmi les historiens.

  • Placement inhabituel : Une tête est placée sur le côté, tandis que l’autre est complètement à l’envers.
  • Raison pratique ou symbolique : Une théorie avance une raison purement pratique : les blocs avaient simplement la taille idéale pour servir de bases de colonnes. Une autre théorie, plus répandue, postule que ce placement était délibéré. ​​En détournant le regard direct de Méduse, les bâtisseurs auraient cherché à neutraliser son pouvoir pétrifiant, protégeant symboliquement la citerne et la ville.
  • Spolia païens : On pense généralement que les têtes proviennent d’un édifice de la fin de l’époque romaine. Leur présence symbolise fortement le triomphe du christianisme sur le paganisme, des figures mythologiques étant littéralement placées sous les pieds du peuple pour soutenir l’infrastructure du nouvel empire chrétien.

Quel que soit leur véritable but, les têtes de Méduse ajoutent une dimension mythique et mystérieuse inoubliable au palais souterrain.

La Colonne des Larmes et autres curiosités

Si les têtes de Méduse attirent tous les regards, d’autres colonnes de la citerne recèlent leurs propres secrets et histoires. L’une des plus singulières est la « Colonne Œil de Poule », également connue sous le nom de Colonne des Larmes ou Colonne en Larme.

Ce pilier est orné de motifs gravés évoquant un œil de poule, des larmes ou des branches inclinées. Il reste constamment humide, et la légende raconte que ces larmes commémorent les milliers d’esclaves morts lors de la construction de la citerne. Les visiteurs jettent souvent des pièces dans le bassin à sa base, faisant un vœu dans ce lieu empreint de poésie et d’atmosphère.

De l’abandon à la merveille moderne : restauration et renaissance

Après sa redécouverte au XVIe siècle, la Citerne Basilique a subi plusieurs réparations durant la période ottomane. Cependant, sa transformation moderne a débuté au XXe siècle. Entre 1985 et 1987, la municipalité métropolitaine d’Istanbul a entrepris une importante restauration. Des tonnes de boue et de débris ont été retirées, et des plateformes en bois surélevées ont été installées pour permettre l’accès au public.

Plus récemment, la citerne a fait l’objet d’une nouvelle restauration d’envergure, fermant ses portes en 2017 avant de rouvrir au public en juillet 2022. Ce dernier projet s’est concentré sur :

  • Renforcement de la structure : Renforcement de la structure pour la protéger des séismes.
  • Allées améliorées : Remplacement des anciennes plateformes en béton par une nouvelle allée plus basse, réalisée dans un matériau plus léger et plus transparent, permettant aux visiteurs d’être au plus près de la surface de l’eau.
  • Éclairage d’ambiance : Installation d’un système d’éclairage dynamique de pointe qui renforce l’atmosphère mystique et met en valeur les détails architecturaux des colonnes et de la voûte.

Aujourd’hui, la Citerne Basilique restaurée est bien plus qu’un simple site historique ; c’est un lieu culturel qui accueille des expositions d’art et des concerts, son acoustique exceptionnelle offrant un cadre unique aux spectacles.

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Une star du grand écran : la Citerne dans la culture populaire

L’atmosphère à la fois dramatique et mystérieuse de la Citerne Basilique n’a pas échappé aux cinéastes et aux écrivains. Sa beauté irréelle en a fait un décor mémorable pour de nombreuses productions internationales.

  • « Bons baisers de Russie » (1963) de James Bond : La citerne a acquis une renommée internationale considérable après son apparition dans ce film classique de James Bond. Dans une scène mémorable, Sean Connery, alias 007, rame dans une petite barque à travers l’espace à colonnes, supposément sous le consulat soviétique.
  • « Inferno » de Dan Brown (roman de 2013 et film de 2016) : La citerne constitue le lieu du dénouement du thriller de Dan Brown.Dans l’adaptation cinématographique, le protagoniste Robert Langdon, interprété par Tom Hanks, traverse la chambre inondée en courant pour empêcher la propagation d’une peste mortelle.Autres apparitions : Le palais a également figuré dans des films comme « The International » (2009) et a inspiré écrivains et artistes, confirmant ainsi son statut de lieu emblématique et évocateur.

    Préparer votre visite du palais englouti

    La visite de la Citerne Basilique est incontournable lors de tout séjour à Istanbul. Son emplacement central dans le quartier historique de Sultanahmet la rend facilement accessible.

    • Situation : Située à seulement 150 mètres au sud-ouest de Sainte-Sophie.
    • Accès : Le moyen le plus pratique d’accéder à la citerne est d’emprunter la ligne de tramway T1 jusqu’à l’arrêt Sultanahmet.
    • Horaires et billets : La citerne est ouverte aux visiteurs tous les jours de la semaine, souvent avec des horaires prolongés en soirée. Il est fortement recommandé de consulter le site web officiel (yerebatan.com) pour connaître les horaires d’ouverture les plus récents et d’acheter vos billets en ligne à l’avance afin d’éviter les longues files d’attente.
    • Expérience de visite : Les allées modernes, les installations artistiques et l’éclairage sophistiqué créent une expérience immersive et inoubliable. La fraîcheur intérieure offre un répit bienvenu face à la chaleur d’Istanbul, surtout pendant les mois d’été.

    La Citerne Basilique est bien plus qu’un ancien réservoir ; C’est un voyage au cœur d’une ville qui, depuis des millénaires, se dresse au carrefour des civilisations. En déambulant parmi ses colonnes silencieuses et pensives, face au regard énigmatique de Méduse, on se connecte à une histoire à la fois monumentale et profondément personnelle. Elle demeure une merveille intemporelle, un palais englouti qui continue de garder les secrets de l’ancienne Constantinople.